Une soirée avec Janine Teisson

Les absents ont toujours tort. Pas plus de monde que d’habitude hier soir, lors de notre “apéro-culture”, le millefeuilles de la médiathèque de Saussines, malgré un gros effort de publicité. Et pourtant nous recevions une écrivaine prolifique – plus de quarante ouvrages à son actif – ayant publié cette année deux livres remarquables: Janine Teisson.

Le douzième corps est paru dans une toute petite collection, polars, d’une toute petite maison d’édition (qui connait le chèvre-feuille étoilé?). Et à peine ouvert, on découvre un superbe roman historique. L’histoire nait en 1944, déjà presque la fin de la guerre. La compagnie Das Reich se retire du sud-ouest de la France pour aller porter main forte aux troupes qui se battent plus au nord. Cette retirada s’accompagne d’attaques incessantes par les résistants français, et de représailles par les troupes allemandes. Janine Teisson a construit son intrigue à partir d’une histoire bien réelle, révélée soixante ans après les faits par un vieil homme de 92 ans sur son lit de mort: il a participé au massacre de prisonniers allemands, des jeunes soldats épuisés qui s’étaient rendus dans les jours précédant, en représailles au massacre d’une douzaine d’hommes de son village par les troupes en retrait. Le roman fait de l’un d’entre eux le grand amour d’une jeune française, Marguerite. Un amour interdit, un amour condamné, mais l’amour de toute une vie. Quand la mémoire de Marguerite s’effacera, dans la maison de retraite où elle vit ses dernières années, il ne lui restera plus que ce souvenir, toujours aussi vivant. Et sa petite fille, désespérément, et dangereusement, cherchera à savoir ce qu’il est advenu du beau Hans, depuis sa dernière lettre, postée de ce petit coin de France, en 1944.

Janine Teisson nous a aussi lu une nouvelle, liée à un épisode douloureux de la libération, Brushing, qui fait partie de Repas de fiel, l’autre livre remarquable évoqué plus haut, un recueil de vingt toutes petites nouvelles publiées dans la collection Les Lunatiques, chez Le mot fou éditions.

Une soirée… R E M A R Q U A B L E, quoi!

PS. Ces deux ouvrages méritent bien ****

.

Le scandale des eaux folles, de Marie-Bernadette Dupuy ***

MBD scandale eaux folles
Au Québec, sur les bords du lac Saint-Jean, en 1928. Pendant que de nouvelles crues dévastatrices frappent les propriétés des riverains installés sur le pourtour de cette véritable mer intérieure, Emma Cloutier est retrouvée noyée près de la ferme ancestrale.
Ce deuil cruel sème la discorde et le mensonge dans la famille Cloutier, surtout lorsque Jacinthe, la soeur aînée de la victime, tente de comprendre ce qui s’est réellement passé. Menant sa propre enquête, elle découvre peu à peu les sombres secrets que préservait jalousement Emma, institutrice à l’allure si sage, que tous croyaient bien connaître…
Ah les bonnes moeurs ! Dans le Québec rural du début du XXème siècle, comme chez nous, la place de la femme est à l’ombre de son mari. Et si pas encore mariée, gare ! Petit écart de conduite, et la demoiselle est chassée de la maison. Emma en commet plusieurs apparemment, de ces écarts, et pas des petits puisqu’elle tombe amoureuse d’un homme marié. MB Dupuy peint un environnement et des personnages qui semblent vrais, dans ce contexte de puritanisme où le souci des apparences qu’on appelle quelquefois l’honneur est érigé en monument. Mais la responsabilités des erreurs est généralement partagée, et même le plus strict devra mettre de l’eau dans son vin pour conserver ce qui, finalement, reste le plus précieux: la famille.
Belle écriture = lecture facile. J’ai lu ce gros livre en deux jours, ce qui prouve que même si on s’interroge sur le petit côté “eau de rose” de l’intrigue, on se laisse quand même prendre par l’histoire et quelques personnages sympathiques.
Emprunté à la médiathèque de Saussines

Aux animaux la guerre, de Nicolas Mathieu **

nicolas-mathieu

J’ai lu ce roman parce qu’il est sur la liste des sept romans en lice pour le Prix des Lecteurs Polars et Vins 2017. Les organisateurs et moi n’avons sans doute pas la même définition du mot « polar ». ce livre est un roman noir, comme l’écrit l’éditeur sur la quatrième de couv : c’est le roman noir du déclassement, des petits Blancs qui savent que leurs mômes ne feront pas mieux et qui vomissent d’un même mouvement les patrons, les Arabes, les riches, les assistés, la terre entière. C’est l’histoire d’un monde qui finit. Pas même un flic dans l’histoire, encore moins une intrigue policière. Donc pas un polar. L’histoire d’une autre usine qui ferme ses portes, et de la misère ordinaire qui entoure le lieu. Pas Germinal mais un roman qui se lit quand même jusqu’au bout, sauf que lorsqu’on a attendu un polar, on ne peut pas ne pas être déçu. A moins de faire partie des quelques jurys obscurs qui l’on déjà primé, dans des endroits aussi prestigieux que Soupir, dans l’Aisne, ou La Tronche, dans l’Isère. Au fait le Prix des Lecteurs Polars et Vins doit-il encore primer des livres sortis trois ans plus tôt ?

Surtensions, d’Olivier Norek ***

norek_surtensions

“Il en faut pour tous les goûts”… Je reste bien silencieux lorsque j’entends, lors de nos petites soirées littéraires (Les “millefeuilles” de Saussines, voir Lire à Saussines), une de mes copines s’extasier sur un roman policier français. Ce que je leur reproche, en général, c’est l’absence de vraisemblance, et souvent, la faiblesse de l’intrigue. Le vrai, c’est fondamental. Les personnages doivent faire vrais. L’histoire doit faire vrai. Et l’intrigue doit être compliquée et rigoureuse. Quand la plupart des auteurs anglo-saxons terminent leur copie par un chapitre de remerciements long comme le bras parce qu’ils ont consulté une myriade de spécialistes dans tous les corps de métier présents dans leur histoire, nos français écrivent sans la moindre honte des invraisemblances parce qu’ils écrivent sur des sujets dont ils ignorent tout sans consulter personne (ou seulement des charlots?). Et leurs éditeurs laissent faire, comme s’ils n’étaient intéressés que par la production quantitative de leurs poulains. Quand je lis Lontano, de Grangé, à titre d’exemple, je trouve la chose très vite insupportable: je suis biologiste, et le monsieur écrit n’importe quoi en la matière. Depuis, ma paresse naturelle a fait que j’ai décidé de ne plus faire d’articles sur les mauvais romans. C’est une perte de temps. Surtout si ce que je trouve mauvais plait à d’autres. Donc je me contente désormais de signaler les bouquins qui m’ont plu. Et paf pour tout ce qui précède: je viens de lire un roman policier français qui mérite d’être lu.

Olivier Norek écrit sur ce qu’il connait: ses personnages font vrai, son histoire aussi. Il a un gros avantage sur ses collègues écrivains de polars français. Il est flic. L’écriture est son deuxième métier. Il traduit donc fort bien la complexité du travail en équipe de la gente policière dans un climat de tensions (et de surtensions). Il traduit très bien le fonctionnement de l’équipe de malfrats qu’ils ont en face d’eux.

Cette soeur acceptera-t-elle le marché risqué qu’on lui propose pour faire évader son frère de la prison la plus dangereuse de France? De quoi ce père sera-t-il capable pour sauver sa famille des quatre prédateurs qui ont fait irruption dans sa maison et qui comptent y rester? Comment cinq criminels – un pédophile, un assassin, un ancien légionnaire serbe, un kidnappeur et un braqueur – se retrouvent-ils dans une même histoire et pourquoi Coste fonce-t-il dans ce nid de vipères, mettant en danger ceux qui comptent le plus pour lui?

Last but not least, dans ses pages “remerciements” Olivier Norek liste 59 blogs de lecture. Serait-il flic à temps partiel?

Michel Lafon (2016), emprunté à la médiathèque de Saussines

Lontano, de Jean-Christophe Grangé *

 

GrangéÀ éviter. Ça semblait partir de façon originale et intéressante. Et puis cela tombe dans le caricatural à tous les niveaux, dans la science fixion, et ça n’en finit plus. Tous les personnages sont des caricatures. Grangé réussit à caser dans un seul bouquin tout ce que le monde francophone compte de tarés en tous genres. Il introduit un criminel potentiellement intéressant, du type tueur en série copycat d’un ancien malade décédé. Mais la solution est tellement tirée par les cheveux et impossible scientifiquement, qu’on se sent malade d’avoir perdu tant de temps à lire pour en arriver là. C’est du grand n’importe quoi. Plutôt farce que policier. Je ne suis pas prêt à lire un autre Grangé !

Le père est le premier flic de France. Le fils aîné bosse à la Crime. Le cadet règne sur les marchés financiersLa petite soeur tapine dans les palaces. Chez les Morvan, la haine fait office de ciment familial. Pourtant, quand l’Homme-Clou, le tueur mythique des années 70, ressurgit des limbes africaines, le clan doit se tenir les coudes. Sur fond d’intrigues financières, de trafics miniers, de magie yombé et de barbouzeries sinistres, les Morvan vont affronter un assassin hors norme, qui défie les lois du temps et de l’espace. Ils vont surtout faire face à bien pire : leurs propres démons.

Les Atrides réglaient leurs comptes dans un bain de sang. Les Morvan enfouissent leurs morts sous les ors de la République.

Bilqiss, de Saphia Azzeddine ****

Bilqiss“Vous priez encore Dieu?
– Bien sûr. Pourquoi ne le ferais-je pas?
– Eh bien, il me semble qu’Il vous a abandonné ces derniers temps.
– Allah ne m’a jamais abandonnée, c’est nous qui l’avons semé.”

Bilqiss est l’héroïne de ce roman: c’est une femme indocile dans un pays où il vaut mieux être n’importe quoi d’autre et si possible un volatile. On l’a jugée, on l’a condamnée, on va la lapider. Qui lui lancera la première pierre? Qui du juge au désir enfoui ou de la reporter américaine aux belles intentions lui ôtera la vie?

Dans une ville et un pays jamais cités, Bilqiss, mariée à 13 ans à un homme de 46 ans, est jugée pour avoir dit la prière en lieu et place du muezzin un matin où ce dernier ne s’était pas réveillé la faute à la cuite de la veille, et tant pis si un bon musulman ne boit pas. Récit à trois voix, celle de Bilqiss, qui attend la mort comme une délivrance, celle du juge qui tombe sous le charme de sa parole et de son intelligence, et celle de la reporter américaine qui doit apprendre à voir et entendre autre chose sur les femmes dans le monde musulman que les clichés que serine un occident autiste.

C’est un tout petit livre, très vite lu. Recommandé lors du dernier “millefeuilles” de la médiathèque de Saussines.

La petite femelle, de Philippe Jaenada ****

lapetitefemelleAu mois de novembre 1953 débute le procès retentissant de Pauline Dubuisson, accusée d’avoir tué de sang-froid son amant. Mais qui est donc cette beauté ravageuse dont la France entière réclame la tête ? Une arriviste froide et calculatrice ? Un monstre de duplicité qui a couché avec les Allemands, a été tondue, avant d’assassiner par jalousie un garçon de bonne famille ? Ou n’est-elle, au contraire, qu’une jeune fille libre qui revendique avant l’heure son émancipation et questionne la place des femmes au sein de la société ? Personne n’a jamais voulu écouter ce qu’elle avait à dire, elle que les soubresauts de l’Histoire ont pourtant broyée sans pitié. Telle une enquête policière, La Petite Femelle retrace la quête obsessionnelle que Philippe Jaenada a menée pour rendre justice à Pauline Dubuisson en éclairant sa personnalité d’un nouveau jour. À son sujet, il a tout lu, tout écouté, soulevé toutes les pierres. Il nous livre ici un roman minutieux et passionnant, auquel, avec un sens de l’équilibre digne des meilleurs funambules, il parvient à greffer son humour irrésistible, son inimitable autodérision et ses cascades de digressions. Un récit palpitant, qui défie toutes les règles romanesques.

Une contre-enquête qui montre, page après page, la partialité, la manipulation grossière des faits, de la part des enquêteurs et du Parquet, les mensonges éhontés de la presse et les approximations et donc l’irresponsabilité des experts. Pauline Dubuisson est née au mauvais endroit au mauvais moment. Rien ne lui a été épargné. Elle a été broyée par une société archaïque, masculine et misogyne à l’extrême (il y a à peine soixante ans) : il faut lire ce livre pour comprendre d’où nous venons (un gouffre) et pourquoi il y a encore tant à faire aujourd’hui en matière d’égalité des droits et devoirs entre hommes et femmes. Le livre est plaisant à lire, même s’il est un peu (trop) long, et contient trop de digressions qui ne sont pas indispensables. L’histoire est extraordinaire et rend justice à une femme condamnée avant d’être jugée, aux heures les plus sombres de notre système judiciaire, de notre police, et de la presse, tous complices.

Reflex, de Maud Mayeras **

reflex_maud_covIris Baudry est photographe de l’identité judiciaire. Disponible nuit et jour, elle est appelée sur des scènes de crime pour immortaliser les corps martyrisés des victimes. Iris est discrète, obsessionnelle, déterminée. Elle shoote en rafales des cadavres pour oublier celui de son fils, sauvagement assassiné onze ans auparavant. Mais une nouvelle affaire va la ramener au coeur de son cauchemar: dans cette ville maudite où son fils s disparu, là où son croque-mitaine de mère garde quelques hideux secrets enfouis dans sa démence, là où sévit un tueur en série dont la façon d’écorcher ses victimes en rappelle une autre. La canicule assèche la ville, détrempe les corps et échauffe les esprits, les monstres se révèlent et le brasier qu’Iris croyait éteint va d’englammer à nouveau dans l’objectif de son reflex.

Quatrième roman policier lu pour le classement BU & LU… Un talent évident pour l’intrigue tordue, mais un style difficile. Les petits chapitres se suivent, dans lesquels il faut à chaque fois se creuser la tête pour savoir qui raconte ou de qui on parle. Après quelques lignes, un paragraphe, on comprend, mais ce saut permanent dans le temps et dans les narrateurs est fatiguant, déplaisant même. Et cela gache le plaisir de l’histoire. Exagérée. On sait bien que la police est incompétente, n’est-ce pas, mais le type complètement taré qui arrive à zigouiller 73 personnes dont 23 enfants avant que le flic à la vue basse qui le cherche depuis toujours lui tombe dessus comme pas miracle… ça fait beaucoup. Bref, c’est pas encore celui-là – vieux de deux ans et d’une auteure déjà primée – qui recevra ma meilleure note (5/5).

Emprunté sur le réseau des médiathèques du Pays de Lunel