Lire à Saussines


” Les gens qui lisent sont moins cons que les autres” (Bernard Pivot dans Le Figaro de ce matin)

On s’en réjouit. Et à Saussines, ce vendredi soir comme une fois tous les deux mois, on est une bande de moins cons que les autres qui avons partagé gaiement un autre de nos apéros-lecture, les “millefeuilles”. Au programme du jour Norek, Bussi, Ferrante, Ledig, Jablonka… et Almudena Grandes. J’en oublie sans doute.

La guerre d’Espagne ne s’est pas arrêtée en 1939. Le quatrième roman de la série des “épisodes d’une guerre interminable”*, Los patientes del doctor Garcia, raconte le combat de ceux qui ont cru que, faute de pouvoir le faire tomber par les armes, le régime de Franco pourrait être ébranlé par la diplomatie. Les héros du roman prennent des risques énormes pour constituer un dossier accablant sur l’aide apporté par Franco (et Peron en Argentine) aux criminels de guerre nazis, quand le monde occidental, américains en tête, a déjà les yeux ailleurs, vers l’URSS de Staline et les dangers qu’elle représente. L’Espagne est abandonnée à son sort. Il est vrai qu’elle sera loin d’être l’unique dictature de l’après-guerre…

Almudena Grandes écrit un roman historique remarquable. L’histoire écrite par les historiens est tout aussi peu lisible que la science des revues scientifiques peut l’être pour l’homme de la rue. Le roman historique est souvent une belle histoire racontée dans un contexte historique rigoureux. Grandes réussit une fusion plus importante en faisant se mélanger, dialoguer, agir ensemble ses personnages de fiction et les personnages réels. Plusieurs fois je me suis plongé dans Google pour savoir si tel ou tel personnage était réel ou inventé. Il y a beaucoup (trop?) de personnages, et quelques longueurs, c’est vrai, mais l’histoire et ses acteurs, comme racontée et présentés par Grandes, impressionnent beaucoup. C’est sans doute ma meilleure lecture cette année.

 

* Inès y la Algeria publié en 2010 (chez Lattes: Inès et la joie)
El lector de Julio Verne en 2012 (id: Le lecteur de Jules Verne)
Las tres bodas de Manolita en 2014 (id: Les trois mariages de Manolita)

Toutes les vagues de l’océan, traduit de l’espagnol : un millón de gotas (trop fort le traducteur !), de Víctor del Arbol ****

victordelarbolÀ la page 39 il y avait déjà trois morts. Le livre avait 596 pages. Calculez. C’est ce que j’ai fait : il m’en manquait encore 42,85. Autrement dit 42, plus un presque mort. Moribond, quoi. Processus vital engagé. Mais j’étais très en dessous de la réalité. Parce que ma librairie préférée avait mis ce livre sur une liste de 10 polars à lire pour attribuer un Prix des Lecteurs (et pas qu’elle puisque le livre a déjà été Prix de Littérature policière en 2015 – on marche sur la tête !)… et que je découvrais très vite que ce n’était pas du tout, mais VRAIMENT PAS DU TOUT UN POLAR que j’avais dans les mains. Un très bon roman historique des années 30-40 à aujourd’hui, oui, entre guerre d’Espagne, goulags sibériens et autres joyeusetés fascistes et communistes. Mais pas du tout un polar. Et donc tout à coup les morts ne se comptaient plus par dizaines, mais par milliers, par millions. Avec au milieu de tout ça des familles, des individus déchirés, des survivants avec des horreurs plein leurs têtes. Malgré tout on doit vivre. Et aimer. Pas simple. Et de belles pages, sur quelques épisodes peu glorieux de l’histoire de l’Espagne, de la Russie, de la France. Les guerres ne se limitent pas à un nombre de morts et à quelques héros. Superbe lecture… j’ai dévoré ce livre!

Emprunté à la médiathèque de Lunel

 

Inès et la joie, d’Almudena Grandes ****

ineselaalegriaEn 1944, alors que le Débarquement approche, Monzon et ses compagnons, membres du parti communiste, sont convaincus de pouvoir instaurer bientôt un gouvernement républicain à Viella, en Catalogne. Pas très loin de là vit Inès.
Restée seule à Madrid pendant la guerre civile, elle a épousé la cause républicaine, au grand dam de son frère, délégué provincial de la Phalange de Lerida, qui la tient à l’œil.
Inès écoute Radio Pyrénées en cachette et capte un jour l’annonce de l’Opération Reconquête. Pleine de courage, elle décide de rejoindre cette armée. Une vie aventureuse et un grand amour l’y attendent.

Je recopie le résumé de l’édition en français. Et je me demande bien pourquoi: il est nul à pleurer. Inès et la joie (Inès y la alegria) c’est, d’abord, un modèle de roman historique. Almudena Grandes connait son histoire de la guerre civile espagnole et des années de dictature comme sa poche. On peut se fier à toutes les dates, tous les événements qu’elle mentionne. Donc le contexte historique est excellent. L’épisode central, l’invasion de la vallée d’Aran en 44, c’est un événement qui a vraiment eu lieu et qui n’existe dans pratiquement aucun livre d’histoire en Espagne ou ailleurs parce que “l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs”. Inès et la joie, c’est ensuite un roman sur la femme, les femmes, pendant la guerre, et après, pendant la dictature. C’est aussi l’histoire du communisme espagnol, chassé d’Espagne en 39, qui nous aide à chasser les allemands du sud de la France en 44, et que la France remercie (comme les autres démocratie victorieuses)… en acceptant bien gentiment la dictature de Franco et tout ce qu’elle comporte de violation des droits de l’homme, puis en interdisant toute activité du parti communiste espagnol en France, et en donnant finalement à beaucoup d’exilés politiques le choix entre l’expulsion vers l’Espagne (donc très probablement la torture et la mort), où l’enrollement dans notre bonne vieille légion étrangère pour aller se faire tuer en Indochine. Ou l’exil vers l’est, comme pour la Passionaria et beaucoup d’autres dirigeants – le bloc soviétique voulant bien accueillir l’élite du communisme espagnol mais pas ses milliers de bons militants-soldats. Inès et la joie n’est pas un livre d’Histoire, mais un livre d’histoires, surtout de la petite histoire d’un couple de héros – Inès et Galan – qui témoigne surtout de la vie de ces femmes militantes ou compagnes de militant pendant la grande Histoire. Je me suis dit que 700 et quelques pages sur une histoire qui pour nous (les français) est assez étrangère, ce serait long, mais ça ne l’est pas du tout.

Merci à Ghislaine pour son conseil de lecture.

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