Chemin de Compostelle, étape n°27

Vers la fin du parcours, j’ai préféré découper les étapes en longueurs raisonnables plutôt que de m’arrêter “où il faut”. Et donc aujourd’hui, l’étape commencée à Triacastela s’achève à Rente. Rente: 18 habitants en comptant le berger allemand de la maison neuve où je loge. “La casa nova de Rente” est en fait une maison de plus de 300 ans. Les murs, y compris entre les pièces intérieures, font un mètre, voire 1m20 d’épaisseur. La wifi, pour la capter… il faut rester tout près ! C’est l’ancienne habitation d’un ensemble de bâtiments de ferme, qui comprend un très beau séchoir à maïs (photo). Pas de bar ou de restaurant dans le village. La maman de la maison ne cuisine que pour sa famille et les trois ou quatre hôtes du jour. Parmi ceux-ci, une anglophone entre-aperçue à mon arrivée, qui a eu le temps de m’expliquer que c’est la deuxième fois qu’elle vient ici, et qu’elle a découpé son parcours exprès pour ça. Je comprends. C’est l’hébergement le plus extraordinaire que j’ai expérimenté depuis le départ.

On a eu de la pluie ce matin, et puis du soleil, des cailloux, des côtes et des descentes, de la gadoue et même une rivière à traverser. Cette Galice me fait penser au Pays Basque. Ça monte et ça descend tout le temps, c’est vert parce qu’il y pleut souvent, et les gens parlent bizarre. Mais c’est beau. Très beau.

 

Chemin de Compostelle, étape n°26

La surprise du matin: il fait beau. Quoi que… à y regarder de plus près, on s’aperçoit vite qu’il fait beau au point de départ, mais que les nuages sont en-dessous ! Encore une journée avec beaucoup de goudron, même si moins que la veille, parce qu’il y a des zones de forte pente que je préfère éviter avec le chariot. C’est en pierres, mouillées, entre zones de gadoue… bref, je me fait encore quelques petites prolongations à la descente: un morceau de 7 km notamment sur la route, entre O Biduedo (écrit localement Viduedo) et Fillobal (localement O Filloval), au lieu de 2,9 par le chemin. On est entré en Galice hier, juste avant d’arriver à O Cebreiro. Et la langue change quelque peu. J’aurais une conversation un peu compliquée avec le patron du bar où je prends le petit déjeuner, qui se termine par une interrogation de deux autres pèlerins à la sortie: “vous parlez portugais?” De mon guide: le galicien est une langue très douce et mélodieuse qui ressemble beaucoup au portugais qui en découle par ailleurs.

Plus loin je croise un couple de français, arrêtés à l’entrée d’un village. Ils attendent visiblement un bus qui ne vient pas. Ils m’expliquent qu’ils n’en peuvent plus, que la montée d’hier par le chemin avec leur chariot (à petites roues) les a tués, et qu’ils abandonnent, cherchant maintenant à rallier Lugo. Je comprends qu’ils ne parlent ni un mot d’anglais ni un mot d’espagnol… et que donc personne ne leur a expliqué qu’il fallait passer par la route. Alors que je prends un café au bistrot d’à côté, la serveuse s’écrie “m… j’ai oublié de leur dire que c’est samedi aujourd’hui, le bus ne passe pas. Il faut qu’ils appellent un taxi.”

Sur les portions de goudron du jour, je serai dépassé par plusieurs taxis. Ils ne sont pas les seuls, ces deux français, pour qui le chemin s’arrête prématurément. Chauffeur de taxi… un autre métier qui a l’air de marcher assez bien, le long du chemin.

Chemin de Compostelle, étape n°25

Avec un jour de retard… on est entré en Galice, et internet était déficient.

Résumé de cette 25èmeétape, version courte : 30 km de goudron, 30 km sous une pluie battante, je croyais avoir déjà fait l’étape la plus difficile. Officiellement, je devais faire près de 28 km, mais à la pause petit déjeuner j’ai discuté avec un « habitué » espagnol, déjà croisé les jours précédent, qui m’a affirmé que le « chemin », aujourd’hui, n’était ni pour les cyclistes ni pour les chariots. Il fallait rester sur la petite route. Trop de gros cailloux, de « marches », de passages étroits. Comme depuis le départ je marchais déjà le long de la route, j’allais donc faire toute ma journée sur le goudron. Et comme contrairement au chemin, le goudron monte en lacets, le compteur kilométrique indique un chiffre plus élevé à l’arrivée que si j’étais resté sur le chemin. CQFD. Pas très grave côté paysages, puisqu’il pleuvait depuis le départ et que sur cette portion finale « à options » on était carrément dans le nuage, visibilité limitée à quelques mètres devant. La photo de paysage ci-dessous a été prise vers 17h, comme celles des pallozas, ces maisons en pierres massives avec un toit de paille bas dans lesquelles vivaient hommes et animaux. O Cebreiro, à 1300m d’altitude, est aujourd’hui un village-musée. Et j’étais content de trouver un feu dans la cheminée en arrivant au bar de mon « hôtel ».

L’église d’O Cebreiro est la plus ancienne de tout le chemin de Compostelle. Elle date du 9ème siècle. Elle est petite, simple, peu décorée, voire austère. La légende veut que s’y soit produit un miracle vers 1300. Un paysan du coin ayant bravé la tempête de neige pour parvenir jusque là assister à la messe, le religieux en charge se serait moqué de lui en disant “quel idiot, sortir par un temps pareil pour voir un morceau de pain (l’hostie) et un peu de vin”. À l’instant même, cette hostie et ce vin se serait transformés en viande et en sang. Les deux sont aujourd’hui exposés (photo) dans la chapelle du miracle, dans deux fioles en verre offertes par la reine Isabelle en 1486 lors de son pèlerinage à St Jacques.

Demain, étape plus facile (>21 km) mais je devrais encore marcher un peu sur goudron en raison de zones « délicates » sur les hauteurs. La ville étape, Triacastela, n’est plus qu’à 660m au-dessus des vagues.

Chemin de Compostelle, étape n°24

Ma première rencontre du jour a été un tout petit lapin, qui a attendu que je sois à moins de cinq mètres de lui pour disparaître dans la végétation voisine. Je n’ai même pas essayé de sortir mon smartphone pour faire une photo. Journée tranquille, assez plate, pas trop de goudron ni de chemins empierrés, bref journée sans histoire. De jolis villages avec quelques belles maisons, trop d’autres à l’abandon voire même en ruines. Et retour de la vigne comme culture dominante. Les collines, la montagne, c’est devant ! Demain il faudra passer de près de 500m d’altitude à plus de 1300m à l’arrivée, après 28 kms. Dernière étape classée difficile. Mais très belle aussi si la météo est favorable. Aujourd’hui c’était gris, donc pas chaud, et sans pluie. Les marcheurs aiment bien ça !

J’ai retrouvé le couple d’australien qui pousse son chariot à trois roues made by Aldi. Il m’a expliqué qu’en fait c’est le classique chariot-vélo pour bébé qui a été remodelé. La fourche pour l’attacher au vélo a disparu. Il y a une grande poignée-frein derrière qui ressemble un peu à celle des chariots d’aéroport. Mais quand ça monte, aïe aïe aïe. On s’est retrouvé côte à côte dans une côte assez raide… je devais être un peu penché en avant sur mes bâtons, lui était carrément couché à l’horizontale pour arriver à pousser son truc. Et je l’ai attendu en marchant tout doucement. Dans la descente, par contre, et grâce à ses freins, il peut aller un peu plus vite que moi qui suis obligé d’avancer à petits pas à cause de la poussée de mon chariot.

Je peux mentionner ma frustration à marcher encore et encore à côté de cerisiers pleins de fruits, pas encore mûrs, dont les branches dépassent sur le chemin. Je sais qu’une variété est déjà récoltée… et ma frustration est oubliée quand, à l’entrée de Villafranca del Bierzo, terme de cette étape de 25km, je vois une jeune fille sous une tente, qui vend des cerises aux pèlerins qui passent par là (on encore est sur une variante peu fréquentée). Elle me demande d’où je viens, et aussitôt s’écrie “ma maman est française, de Clermont”. Mais ensuite elle s’arrête, reviens à l’espagnol. “Je ne pratique pas, alors je peux comprendre, mais pas parler. Il faudra que j’aille passer un moment en France pour que ça revienne”. Je termine d’écrire ces lignes en mangeant les dernières cerises achetées (3€ le kilo !!!)

Chemin de Compostelle, dernier arrêt

Ponferrada est la dernière ville importante (70.000 habitants) avant d’arriver à Saint Jacques de Compostelle. Elle est surtout connue pour son château des templiers (photos), mais le centre historique, piétonnier, est très accueillant, mélange d’ancien et de moderne. Symptomatique de ce mélange, le principal lycée de la ville se trouve sur la grand place, tout près de l’hôtel de ville. J’ai croisé beaucoup de pèlerins, de ceux qui prennent leur temps ou qui vont plus vite parce qu’ils sont en vélo. Dont un couple d’australiens, doublés hier sur le chemin avec un chariot à trois roues. Les deux roues arrières sont plus grandes que les miennes, mais ce ne sont pas des roues pleines et ils se préoccupaient d’un manque de gonflage dans l’une d’elle. Ils m’ont raconté qu’ils avaient acheté ce chariot lors d’une semaine de promotions randonnée chez Aldi-Australie ! Gros avantage, il a des freins. Gros inconvénient, on ne peut que le pousser donc en côte c’est très dur. Mais monsieur est photographe et voyage avec un gros matériel qu’il ne voulait pas porter sur son dos… chacun son chemin.

 

Chemin de Compostelle, étape n°23

Tout était difficile aujourd’hui, y compris d’écrire quelque chose sur le blog. Ce coquin m’a perdu deux bouillons l’un après l’autre, pendant que je cherchais à télécharger des photos.

Le chemin, aïe aïe aïe: vous prenez une grosse pluie, vous ajoutez une louche gargantuesque de gadoue, des flaques d’eau en veux-tu en voilà et des tonnes de gros cailloux tout droit sortis de la carrière… j’ai fini par craquer et aller marcher un moment sur la belle route goudronnée des cyclistes. Et puis j’ai vu sur ma carte que cette route, qui rajoutait des kilomètres par rapport au chemin des piétons, s’éloignait beaucoup de celui-ci vers la fin de l’étape, et donc je suis retourné sur le chemin. Et là, on découvre que le purgatoire ne mène pas toujours au paradis. Bon, j’arrête les pleurs. Je suis arrivé à Ponferrada, c’est ce qui compte. Je suis entier, c’est pas mal non plus. Et ce soir je vais boire un bon verre de vin. Comme hier soir.

Hier soir, il faut y revenir, c’était encore une bonne soirée sur le chemin. Mon petit hôtel-bar-restaurant était la première maison à gauche en arrivant dans Rabanal del Camino. Et tout le monde s’arrêtait là vers midi-une heure pour casser la croûte, boire un coup, et pour la plupart, continuer ensuite jusqu’à Foncebadón, 5,6 km plus loin et 330m plus haut. Et donc, vers 18h30, heure sacrosainte de l’apéritif, je suis sorti de ma chambre pour retourner au bar. Où le patron était tout seul, à faire de l’ordre dans la paperasse de l’hôtel. Deux autochtones finissaient leur verre et retournaient vaquer à leur occupations respectives. Et donc j’ai commandé un verre de Rioja et posé la question-déclic: “vous avez ouvert il y a longtemps?” Grand sourire du patron. Je venais de le lancer. Je passe sur les détails, mais trois ans auparavant, ce brave paysan du coin élevait ses 900 moutons. Vendus. Un prêt supplémentaire lui permet de construire son petit business (seulement six chambres). Mais ça marche super bien, il peut déjà commencer à rembourser ce prêt. Madame est aux cuisines, et je pourrai vérifier qu’elle se débrouille super bien en la matière, et deux employées, une permanente et l’autre pour la haute saison, complètent le staff. Le verre de Rioja terminé, et avant de passer à table, je sors prendre l’air. Bon, pas loin: il pleut encore. Et surprise, je vois arriver un pèlerin. Le dernier a du passer là deux ou trois heures avant lui. Il m’explique qu’avant de commencer le chemin, à León, il n’avait jamais randonné de sa vie. Et donc il me montre, sur son smartphone, que son planning était très prudent: 10 à 12 km par jour. ET avec un grand sourire il ajoute “mais j’ai découvert que je pouvais marcher beaucoup plus, et maintenant, même si j’ai un peu mal aux pieds, je fais mes 20 km”. Et de m’expliquer qu’il a tellement d’avance sur son planning qu’il pourra aller jusqu’au cap Finistère avant la fin de ses vacances. “Très bien, je lui dit, mais pourquoi arrives-tu si tard (on est en anglais, donc on se tutoie)? Ah, ça c’est parce que j’arrive pas à me lever le matin. Et aujourd’hui je suis parti il était midi passé”.

Je rentre dans le restaurant après cet échange et je trouve un couple attablé, qui parle français avec le magnifique accent du Québec. “Nous sommes de Gatineau, tout près de la capitale Ottawa”. Et après que je me sois invité à leur table et que nous ayons commandé, ils m’expliquent qu’ils sont de drôles de pèlerins. Ils font en effet le chemin en pointillés. Dix kilomètres par ci, puis 12 km par là, rarement plus. “Demain on prend le bus pour aller visiter Lugo. Et on reviendra marcher un peu à partir de Sarria. Ce qui compte pour nous c’est de goûter à l’esprit du chemin, pas de le faire en entier”. Oui, pourquoi pas. Et ils découvrent l’Espagne en même temps.

 

 

Chemin de Compostelle, étape n°22

Dans les nuages, au sens propre. Je mets la cape, je l’enlève, je la remets… et je la garde. Jamais une pluie bien forte, mais dans l’humidité absolue tout au long du parcours. Court aujourd’hui, 21,2 km entre Astorga et Rabanal del Camino. L’arrivée est à 1150m d’altitude… prélude à ce qui m’attend demain, la grande étape de montagne comme on dit sur le tour de France. Plus de 30 kms de montées et descentes (avec plus de 1100m de dénivelé négatif… ce que mes genoux appréhendent grandement).

J’ai discuté, chemin faisant, avec une canadienne qui redouble (comprenez: c’est sa deuxième expérience du chemin). Elle aussi est partie de St Jean Pied de Port, quatre jours après moi. D’accord, je m’arrête, elle pas, mais elle a aussi expérimenté des étapes plus longues que moi, à savoir deux fois 35 km. “C’est franchement trop, me dit-elle. Pour moi le maxi, ça doit être 30. L’idéal étant une moyenne de 25”. Exactement ce que me recommandaient mes deux sources (Rother et Gronze), et raison du découpage en 31 étapes que j’ai adopté. Ce que je ne regrette franchement pas. J’ai encore deux étapes à 30, dont celle de demain, le reste tourne autour des 25. Et aujourd’hui il me reste seulement 240 km !

 

The Words in my Hand, de Guinevere Glasfurd ****

Les mots

Les mots entre mes mains, en français*. Ceux qui suivent mon blog depuis un moment savent que j’aime les romans historiques. Celui-ci est d’un genre très particulier. C’est l’histoire d’une très jeune domestique employée chez un éditeur hollandais et qui se laisse séduire par l’illustre français de passage à Amsterdam, René Descartes. De cette amour nait une petite fille, Francine. L’histoire est racontée par Helena elle-même, avec la compréhension, la vision d’une fille de la campagne un peu plus intelligente et éduquée que la moyenne (c’est une autodidacte), à une époque et dans une société où les seuls êtres humains sont les hommes et l’intolérance est la loi. Helena Jans a vraiment existé. Elle et Descartes ont vraiment une liaison, qui a duré au moins une décennie. Par la voix d’Helena on découvre l’homme Descartes. Et la dureté des moeurs de l’époque qui obligent les protagonistes à vivre de cachette en cachette. C’est un roman, mais c’est encore un roman historique suffisamment bien travaillé pour que toute l’histoire, même dans tout ce qui n’est pas documenté, paraisse possible, plausible, vraie.

Helena Jans van der Strom n’est pas une servante comme les autres. Quand elle arrive à Amsterdam pour travailler chez un libraire anglais, la jeune femme, fascinée par les mots, a appris seule à lire et à écrire. Son indépendance et sa soif de savoir trouveront des échos dans le coeur et l’esprit du philosophe René Descartes. Mais dans ce XVIIe siècle d’ombres et de lumières, leur liaison pourrait les perdre. Descartes est catholique, Helena protestante. Il est philosophe, elle est servante. Quel peut être leur avenir ?
En dévoilant cette relation amoureuse avérée et méconnue, Guinevere Glasfurd dresse le portrait fascinant d’une femme lumineuse, en avance sur son temps, et révèle une autre facette du célèbre philosophe français.

*Je remarque en passant que le ebook de la version française est à 11€, quand la version anglaise est à 2€. Cherchez l’erreur.