Au fond du trou

Je lis beaucoup, ce n’est un secret pour personne, mais je n’aime pas trop “chercher” mes bouquins. C’est sans doute un défaut, qui va beaucoup plus loin que mes seules emplettes littéraires, parce que je fais toutes mes courses alimentaires ou mes courses vestimentaires en dix fois moins de temps que va mettre mon épouse pour acheter le quart de ce que j’achète en une seule sortie en magasin. Bien sûr vous allez me dire – comme elle – qu’en faisant cela si vite, j’achète n’importe quoi. La vérité, c’est que je ne suis vraiment pas traumatisé si une fois arrivé dans ma cuisine je m’aperçois que les mini toasts pour l’apéro ont été dorés dans une huile qui est un mélange de colza et de palme. Et je me fiche complètement de savoir si le t-shirt que j’enfile pour partir randonner a été tissé dans l’est de la France ou le sud de la Chine. Je ne devrais pas ? Pour moi l’important c’est la belle randonnée et l’apéro convivial. Le reste… littérature?

Bon, mais plus sérieusement, pour les livres, alors ? Je fais vite aussi, mais dans ce que je considère être un assez large éventail de “suggestions”. D’abord il y a ma bibliothèque préférée, dans mon petit village du sud de la France. Elle est “en réseau” avec plusieurs autres bibliothèques, rassemblant un stock d’environ 30.000 ouvrages. Si je ne trouve pas “chez nous”, je peux aller sur internet voir si autre bibliothèque du réseau possède ce que je cherche. Si je cherche un auteur particulier. Mais comment en viens-je chercher un auteur particulier?

Je lis par hasard ou par suggestion. Le hasard, c’est quand je me réveille un vendredi soir  pour découvrir, horrifié, que je n’ai plus rien à lire. je me précipite à la bibliothèque, ouverte les vendredis de 5 à 7 comme chacun sait, et je m’y promène, le nez en l’air. Il y a un stand des nouveautés… où les quatrième de couv’ peuvent être source d’inspiration, et les rayons, où quelques livres sont mis en avant, et les autres sont à retirer, un par un, pour lire cette même quatrième de couv’ et une ou deux pages au milieu du bouquin. Le hasard fait bien les choses une fois sur deux ou trois. Cette semaine, c’était une fois sur deux. J’y reviens plus bas.

Les suggestions interviennent plus souvent que le hasard. Il y a les innombrables messages d’Amazon.com – je possède un Kindle – qui me recommandent ceci ou cela. Les messages des blogs littéraires que je suis. Les soirées “millefeuilles” de l’association qui gère notre bibliothèque, ou chacun vient parler d’un livre qu’il ou elle a aimé en s’empiffrant de nairas à apéritif un verre à la main. Les discussions le long des chemins avec mes copines de randonnée (les mecs ne parlent que rarement de bouquins en marchant, je ne sais pourquoi). Et bien sûr les recommandations de mon épouse, qui lit elle aussi abondamment. Et j’en oublie sans doute.

Donc cette semaine, je suis tombé… au fond du trou. L’humour américain. On rit rarement en lisant un livre, mais quand ça arrive, c’est génial. Je comprends qu’on puisse ne pas tous rire de la même chose, mais quand la quatrième de couv’ vous annonce que vous allez hurler de rire, méfiez-vous… Si je vous parle du mec qui se fait couper le zizi parce que la voiture dans laquelle il est en train de se faire tailler une pipe est dans l’allée menant au garage d’une maison où aucune voiture n’est jamais garée et que le mari rentre à la maison plus tôt que prévu pour faire une surprise à sa femme (effectivement surprise puisque c’est elle qui est à moitié couchée sur le siège passager du mec sus-nommé)… ou si je vous parle de la petite fille de quatre ans qui arrive dans la chambre de ses parents pour trouver sa maman toute nue à quatre pattes sur son lit avec un boutonneux de seize ans, tout nu lui aussi, qui la pousse par derrière par à-coups comme pour la faire tomber… vous avez reconnu John Irving. Le monsieur écrit assez bien, mais c’est avec un humour pour le moins assez raz des pâquerettes. Il y a pire: Lisa Lutz et ses Spellman. les aventures d’une famille de détectives privés, qui s’apparentent aux sitcoms de la télé américaine. Des livres-scénarios où on est surpris de ne pas trouver une parenthèse toutes les deux ou trois lignes, du style:

(RIRES)

Et vous devez rire grassement à ce moment-là “Un monde de cinglés à hurler de rire”, si si, c’est écrit (sur la quatrième de couv’). Du moins, c’est comme ça que ça marche si vous regardez ces séries américaines, traduites en français, et vendues pour trois francs six sous aux chaines les plus nulles de notre bouquet TNT. Bon, vous lâchez prise après 46 pages et vous vous dites, comme un certain détective d’un tout autre gabarit: “mais c’est bien sûr…” Ce qui signifie sans doute que vous venez  enfin de comprendre pourquoi les Etats-Unis ont élu Donald Trump comme président alors qu’il y a tellement de gens intelligents et plus compétents dans leur pays.

C’est ma femme qui a raison. Je devrais passer un peu plus de temps à choisir mes lectures. À éviter donc:

Reconnaissance au Capu di Muru

Une des randonnées que le club pourrait faire si c’est la Corse qui est l’option choisie. Elle est relativement courte (9km) et c’est la plus proche du camping. Randonnée classée “rando-maillot-de-bain” parce que à la pointe de la presqu’ile on a le coin idéal pour pique-nique et baignade (à côté de la chapelle dont on voit l’intérieur ci-dessous). La première partie de la rando se passe dans le maquis, puis après la tour génoise de laquelle on a une vue 360° remarquable, notamment côté Ajaccio, on descend vers le bord de mer et on suit la côte sur une bonne partie du chemin de retour.

Immortelle randonnée, de Jean-Christophe Rufin *

Rufin

 

Une œuvre d’art ne sert à rien. C’est un plaisir.

À mon retour de Compostelle, une amie m’a prêté le livre de Jean-Christophe Rufin. Arrivé à la moitié de ma lecture (et je n’irai pas plus loin), je m’interroge. À quoi sert ce livre ? Ce n’est pas un roman, ni une belle histoire, ni un essai sur un beau sujet. Ni un plaisir. C’est un récit de voyage. Raté.  Ou écrit pour lui-même, et l’éditeur s’est emmêlé les pinceaux et l’a publié tout de même parce que le nom de Rufin sur la couverture, vous comprenez, cela rapporte. Ce en quoi il ne s’est pas trompé parce que la multitude s’est jetée, à l’époque (2013), sur « le dernier Rufin », et inconditionnelle admiratrice, l’a inondé d’appréciations 5* comme si le bébé avait le quart de la moitié du niveau des romans du même auteur publiés jusqu’ici.

Qu’est-ce qu’un récit de voyage ? Aux siècles passés, c’était l’opportunité, pour tous ceux – la très grande majorité – qui n’avaient pas les moyens de sortir de leur trou, d’accéder à peu d’exotisme, de culture étrangère, de diversité, de rêve surtout. Le Chemin de Compostelle, c’est maintenant 300.000 marcheurs chaque année. Les guides pullulent, sur papier ou sur internet. De même que les récits de voyage, pour peu qu’on cherche un peu. Le récit de Rufin n’apporte aucune information nouvelle ni aucune information utile. Il n’a pas la prétention d’être un guide, heureusement. Mais il n’est pas non plus une belle peinture, comme un encouragement à se lancer dans l’aventure (ce que je souhaiterais à tout le monde de connaître) : il a mal aux pieds, il dort et mange n’importe où et avec le moins possible de contacts avec les autres, le spectacle des villes et de leurs misérables et interminables banlieues l’emmerde, la nature de la côte est défigurée par le béton, et en plus il pleut. Il avoue sa plus totale absence de préparation et ensuite donne des leçons sur ce que doit être « le vrai pèlerin », critiquant tous ceux qui ne font pas le Chemin comme lui… alors que comme l’indique très bien son titre, il « randonne » mais ne fait pas un pèlerinage, étant bien trop peu catholique pour ça. Oui le livre est bien écrit, parce que Rufin écrit bien. C’est donc très facile à lire. Et puis quoi ? Qu’est-ce qu’il y a dans ce « grand récit de voyage littéraire » pour justifier ne seraient-ce que 2* ? Rien.

Chemin de Compostelle, images de Santiago

Je ne peux m’empêcher de sourire, aujourd’hui, en regardant les visages de ceux qui arrivent, enfin, sur la place de la cathédrale. C’est un moment de bonheur, d’accomplissement, quel que soit le chemin qu’on a fait. La matinée a laissé filtrer un peu de ciel bleu, avant le retour de la pluie. Et j’en ai profité pour me promener, sans me presser…

La photo avec ces deux bornes au milieu du passage… c’est un clin d’oeil familial: il y a un peu plus de 50 ans, nous sommes venus avec mes parents rendre visite à ma soeur aînée, qui vivait ici, à Santiago, avec son mari et leur fille Paula. Ces bornes n’existaient pas encore. Aujourd’hui, on est obligé de passer par la droite. Mon papa est allé tout droit, et la 404 a descendu l’escalier qui amène les pèlerins sur la place de la cathédrale. Il avait connu un certain succès à l’époque, même si les pèlerins étaient plutôt rares.

Chemin de Compostelle, étape n°30

L’instinct grégaire chez le pèlerin se traduit par un empilement dans les bars, restaurants et auberges qui sont sur le chemin, et une relative tranquillité dans ceux qui s’en éloignent, ne serait-ce que d’une centaine de mètres. Trois heures après mon arrivée à la pension O Meson de Brea, à 100m du chemin de Compostelle, un deuxième pèlerin vient de s’y installer… mais je ne crois pas que ce sera la foule ce soir au diner. Et on est pourtant pile poil à 25 km de Santiago ! Dernière étape demain ! Mais que vais-je faire après ?

On n’en est pas là. Serez-vous surpris si je vous dit qu’on a eu de la pluie ce matin? Non, la surprise, c’est qu’elle s’est arrêtée vers 9h ½ et que j’ai pu retirer ma cape de pluie lors de ma pause tortilla. À la pause petit déjeuner, deux heures plus tôt, c’était encore assez tranquille sur le chemin, ce qui m’a permis d’interroger le patron du bar sur ces fameux greniers à maïs qui me plaisent tant que vous en aurez encore quelques uns dans les photos du jours. D’abord, ce sont des horreos, c’est comme ça qu’ils s’appellent par ici. Ensuite, dans leur grande majorité, ils ne servent plus mais sont (souvent) bien conservés comme “petit patrimoine local” (c’est l’appellation utilisée chez nous pour nos capitelles, par exemple). Et quand ils servent, le patron du bar m’assure que c’est sans charançon dans les grains ni problème d’humidité… les gallegos, ils sont connus pour raconter des bêtises, non?

La rencontre du jour? Pas des japonaises, ni des allemandes, encore moins des françaises ou des anglaises. Non, des espagnoles. À quatre pattes. Non, ce n’est pas une façon de faire le chemin de Compostelle. Je dis des espagnoles à quatre pattes parce qu’il s’agit de vaches. En face de moi, prenant tout le chemin. Elles m’ont vu, se sont arrêtées. Je les ai vues, je me suis arrêté aussi. Comme je n’ai pas lu dans leurs yeux qu’elles étaient pressées de décider de quoi que ce soit, j’ai pris les choses en main et me suis délicatement avancé en restant bien sur le côté à droite. La vache qui était là à reculé, les autres, voyant un espace s’ouvrir devant elles, ont avancé. Et tout le troupeau à suivi. Quand je vous disait que le chemin de Compostelle, c’est aussi ça… les rencontres…

Chemin de Compostelle, étape n°29

26,2 km, entre Ventas de Naron et Melide. Ça commence dans les nuages, 100% d’humidité mais pas vraiment de la pluie. De 6h30 à 8h je suis seul sur mon chemin. Et puis tout change, la foule et les trombes d’eau me tombent dessus. La foule, c’est l’autoroute, chez nous, un premier août. Et il faut faire attention en doublant, parce que la foule avance lentement, et surtout parce que la foule a sorti les parapluies et se soucie peu des véhicules, je veux dire des pèlerins, qui arrivent derrière eux et souhaitent passer. Et il pleut tellement que le chemin se transforme en rivière. Il faut zigzaguer entre les zones à cailloux, les zones de gadoue ou la rivière. Le chariot suit, vaillamment. Les chaussures, les chaussettes sont trempées, et j’ai les pieds un peu gelés. Pas trop de photos, aujourd’hui encore, mon smartphone ne sachant pas nager. Au moment d’arriver à Melide, c’est vraiment la foule. Je suis bien content d’avoir réservé depuis février. Mon hôtel est dans une petite rue, à l’écart du centre et du bruit. Et j’ai un peu besoin de dormir en ce moment: ce matin, c’est l’alarme de mon téléphone qui m’a réveillé… après 9 heures de sommeil !

D’après la dernière borne, il ne reste plus que 52 km jusqu’à St Jacques !

Chemin de Compostelle, étape n°28

D’un hameau à quatre ou cinq maisons à un hameau à deux ou trois maisons, dont une où j’ai ma chambre mais pas internet. De Rente à Ventas de Naron. 30 kilomètres, une dernière fois. Et le passage à la borne des 100 km. Hier soir – nous étions finalement six à passer la nuit dans la maison neuve – l’irlandaise du groupe avait annoncé qu’à partir du km 100 ce serait la foule, l’autoroute, le tourisme de masse du chemin de Compostelle, les fashion victims de la promenade du dimanche habillés comme on va à la messe, bref l’horreur. À la borne Compostelle à 100 km je n’ai donc pas été surpris de trouver un « autobus » de japonaises, en train de se prendre en photo, l’une après l’autre, à côté de la fameuse borne et m’offrant aussitôt arrivé à l’endroit d’en faire autant pour moi. Et ensuite… plus personne, ou presque. En tous cas pas plus que d’habitude, si ce n’est au bistrot à midi tout simplement parce que de bistrot, avant, il n’y en avait pas, et après… j’étais arrivé à destination. Ce sera peut-être pire demain, puisque je vais faire escale dans une petite ville, plus un trou à vaches. A propos de vaches, d’ailleurs, j’ai eu une matinée parfumée, les hameaux traversés (sans noms affichés) étant nombreux et identiques quant à l’activité dominante. Et j’ai quelquefois dû slalomer entre les bouses de vaches, très liquides, ce qui m’interpelle sur l’alimentation de ces gros ruminants.

A part ça j’ai traversé un moment extraordinaire, après le passage aux abords de la petite ville de Portomarin (lac de barrage, voir photo). Les bornes du chemin, que je regarde attentivement depuis que je suis en Galice puisqu’elles indiquent le kilométrage restant à faire, sont tout à coup devenues muettes, indiquant C/alternativo (chemin annexe) au lieu du kilométrage. Inquiétude. Je n’avais pas vu dans mes guides qu’il y avait deux options sur ce trajet. Suis-je sur la bonne route? J’interroge un habitant qui me rassure : « Gonzar » c’est bien par là.  Et puis plus rien, ou plutôt toujours ces bornes indiquant C/alternativo. Et ça monte dur. Et ça monte encore. Tout à coup je me retrouve le long de « la route de Compostelle », la LE-633, et les bornes se mettent à me redonner l’heure, euh je veux dire le kilométrage, mais on ne passe dans aucun village. J’ai des noms sur ma carte. Je ne vois rien sur le chemin. Sur les bornes le kilométrage pour Compostelle diminue bien. C’est la seule chose vraiment rassurante. Je me rapproche de ma destination, estimée à 79 km de St Jacques. Mais toujours aucun village. Je repense à ce vieux film en noir et blanc dans un avion qui n’atterrit jamais, toujours dans les nuages. Ou j’imagine que j’arrive dans un village dont le nom n’est pas sur ma carte et je dois appeler un taxi pour me remettre sur la bonne route, très loin de là. Et puis arrivent trois maisons et un bar, bourré à craquer, avec « bar de Gonzar » écrit sur le mur. Ah, ça y est, j’ai atterrit, Gonzar c’est bien sur ma carte, à environ 5 km de mon point d’étape. Tout d’un coup je respire mieux. Et je m’assoies pour déjeuner, trois-quart d’une trop grande pizza « barbacoa » (rien à voir avec la barbacoa mexicaine, ici ça veut dire sauce BBQ) et « una caña », traduisez une bière de taille moyenne, entre cañita (25cl) et cañon (50cl), quoi. Et Ventas de Naron, où il pleut encore, comme pendant presque toute la matinée…