On ne voyait que le bonheur, de Grégoire de Delacourt ***

COUV On ne voyait que le bonheurJ’ai aimé ses autres livres. Je ne change pas d’avis sur Delacourt avec celui-ci, même s’il est beaucoup moins “léger” que les précédants. Le titre est éloquent. Ce n’est pas une histoire heureuse, même si elle se termine sur un espoir de bonheur. Mais c’est encore, certainement, une “belle” histoire. Et puis on se laisse entrainer par le language Delacourt. Cela court, vraiment, à certains moments. Sujet, verbe, complément. Sujet, verbe, complément. De toutes petites phrases, qui s’enchaînent à toute allure. On se croirait dans une voiture de course, décapotable. On se laisse donc entrainer, cheveux au vent. Et puis, tout à coup, moteur coupé. On passe à une phrase de vingt lignes! Il écrit comme personne, Delacourt. Et ça scotche. Ça se lit vite aussi.

Je ne l’ai pas su. Je l’ai senti.

J’ai senti les mains rôder, les lèvres goûter, les yeux caresser. J’ai senti les mots nouveaux qui s’étaient insinués. J’ai senti le geste plus lourd pour remettre une mèche. Un geste sans ambiguïté possible. J’ai senti le mal. J’ai senti l’abîme. J’ai senti mon coeur s’ouvrir, se déchirer. J’ai senti les larmes. Les brûlures. J’ai senti le fauve se réveiller. La colère gronder. L’orage, tous les orages. J’ai senti le sens du mot chagrin. La douleur immémoriale des femmes. J’ai senti l’âcre, le sale. J’ai senti les doigts qui sentaient le mensonge. La trahison. Le regard qui coulait. Se posait deux millimètres plus loin que d’habitude. J’ai senti les grammes de sucre en trop dans le café. L’odeur nouvelle du shampooing. Les amandes douces dans le savon. J’ai senti les phrases plus courtes, plus évasives, plus floues. J’ai senti la pression des bras plus forte autour de notre petite fille. Les baisers humides. J’ai senti les pardons qui ne s’exprimaient pas. Les poupées soudain deux fois plus chères: les petites indulgences. J’ai senti la peur. J’ai senti les souffles courts, la nuit. Les talons plus haut au réveil. Le rouge à lèvres légèrement plus rouge. Les ongles plus longs. Les griffes. J’ai senti un dos. Des os. Une peau pâle. J’ai senti l’abandon. L’extase. Les petits paradis. L’odeur de foutre. J’ai senti le froid. Le vent. L’orage, tous les orages. J’ai senti mon sang se glacer. J’ai senti l’eau froide. Le nénuphar chaud de mon sang. J’ai senti le monde s’écrouler quand Nathalie m’a trompé.”

Emprunté à la médiathèque de Saussines

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