Aux portes de l’éternité (Le siècle, tome3), de Ken Follett *****

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J’ai osé. J’ai mis cinq étoiles. Je ne connais pas un autre livre qui m’ait autant captivé et qui, après 1200 pages (sans compter les deux premiers tomes, de taille presque équivalente), ait été en plus capable de m’arracher une larme. Je ne connais pas un autre livre – dites-moi vite si vous en connaissez un – capable de faire aimer l’histoire, l’histoire de nos grands parents, de nos parents, notre histoire, comme aucun livre d’histoire écrit par un grand historien ne saura jamais le faire (et j’en ai lu beaucoup). Il faut le faire lire. A tout le monde. Aux jeunes. C’est un roman. Et c’est une belle histoire. Il commence en 1911 (avec le premier tome). Il s’achève avec la chute du mur de Berlin, il y a tout juste 25 ans. Un petit épilogue lors de l’investiture de Barak Obama a été ajouté, mais l’histoire culmine (avec ma larme) et s’achève lorsqu’une famille allemande, déchirée par l’histoire, se retrouve, au soir du 9 novembre 1989.

Les esprits grincheux diront que c’est du roman, ajoutant peut-être que les gentils et les méchants ressemblent un peu aux caricatures de gentils et de méchants des dessins animés. Les personnages de Ken Follett ne sont pas Mr ou Mme tout-le-monde, mais des acteurs de cette histoire. Ces personnages, même s’ils n’ont que des rôles secondaires dans la grande histoire, constitue un échantillon qui éclaire merveilleusement bien la vie et la politique des époques traversées, de quelque côté qu’on se trouve. Sans concession. Les horreurs de la pseudo-démocratie américaine et des paradis communistes s’équilibrent assez bien dans ce 3ème et dernier tome, entre autres choses. Et on ne peut que mesurer la chance que l’on a d’être né ici, après tout ça. Une lecture sans doute bien plus efficace qu’une commémoration devant un monument aux morts un 11 novembre. Un formidable bouquin.

Ken Follett est gallois. Pendant très longtemps il n’a écrit que des thrillers et des romans d’espionnage. Et puis il a osé “les piliers de la terre” et “un monde sans fin”, ses deux premiers romans historiques qui ont connu un énorme succès, avec plus de 20 millions d’exemplaires vendus. Avec son histoire du siècle, il s’est encore bonifié ! 

W is for Wasted, de Sue Grafton ***

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Deux morts ont changé le cours de ma vie cet automne. Je connaissais l’un d’entre eux alors que l’autre était un parfait inconnu jusqu’à ce que je le découvre à la morgue…
Le premier était un détective privé local à la réputation douteuse. Il avait été tué par balle près de la plage de Santa Teresa. Cela ressemblait à un vol qui aurait mal tourné. Le second avait été découvert sur la plage six semaines plus tard. Il avait dormi à la dure. sans doute un sans-abri. Pas d’identification. Seulement un bout de papier, avec le nom du détective privé Kinsey Millhone et son numéro de téléphone dans une poche de son pantalon.
Deux morts apparemment sans relation, l’un assassiné, l’autre mort de mort apparemment naturelle.
Au fur et à mesure que Kinsey commence à creuser ce mystère, quelques liens étranges apparaissent. Et rapidement un des points est résolu quand Kinsey trouve la clé de l’identité du sans-abri…

C’est le premier livre de cette auteure américaine prolixe de 74 ans que je lis. “W” signifie que c’est son 23ème et qu’elle en a encore trois à publier… avant de prendre sa retraite. Car Sue Grafton écrit ses livres en suivant l’alphabet. A comme Alibi, B comme Brûlée, C comme Cadavre… et W is for Wasted qui, publié en anglais en 2013, n’a pas encore été traduit en français mais ça viendra. Il faudra que j’en lise d’autres pour me faire un avis. Celui-ci n’est pas mal, avec des personnages à l’évidence bien rodés, sympathiques, le zeste de suspense qu’il faut avant la chute… et une incursion dans un monde connu, celui de la pression faite aux scientifiques pour qu’ils publient dans des revues prestigieuses pour pouvoir postuler au financement suivant, histoire éternellement renouvelée sous peine de disparition et d’oubli. Avec tous les risques de dérapages que cela entraine.

 

 

Entre Quissac et Sauve un jour de ciel gris ***

On était tous un peu surpris, à l’arrivée, d’entendre notre président fatigué annoncer qu’on avait à peine fait 16kms quand tous nos muscles, nos pieds, nos genoux, nous disaient “c’est plus, c’est plus, c’est plus”. Après, il est vrai qu’on n’avait pas marché vite: une partie dans la gadoue, on fait attention. Une partie sur des pierres qui glissent, on fait attention. On tombe quand même sur les fesses. Mais on va doucement. Bon, le lendemain, Jean nous apprend que le GPS a mangé deux kilomètres, miam. On a donc fait une rando de 18kms, après une longue période de disette pour cause de pluies, cela explique la fatigue. J’écris ces lignes après une nuit longue, longue, longue… comme il y a très longtemps que je n’en avais pas fait une. Réparatrice aussi.

Très jolie balade, dans les collines à l’aller, le long du Vidourle au retour. Nous étions 17 malgré le temps gris, gris, gris. Mais comme écrit plus haut, cela faisait trop longtemps qu’on n’avait pas mis nos chaussures de marche, alors… et puis après deux gouttes lors de la pause déjeuner (très bon ce petit Pic St Loup de Jean-Guy), le ciel s’est un tout petit peu dégagé. Maintenant il ne faudrait pas que la prochaine rando soit dans un mois…

et les photos, bien sûr. Commentaires inutiles.

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Le temps de la sorcière, d’Arni Thorarinsson ***

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La vie est difficile quand on est alcoolique “en pause” et journaliste exilé, pour mauvais esprit, dans le nord de l’Islande. Pourtant, il se passe des choses dans ce grand nulle part bouleversé par la mondialisation et l’arrivée des émigrés. Un petit chien disparaît, une vieille dame téléphone pour dire que la mort accidentelle de sa fille arrange bien les affaires de son gendre. Des adolescents se suicident. Un reportage sur la troupe de théâtre du lycée est publié, et le jeune et talentueux acteur qui tient avec tant de conviction le rôle principal disparaît…
Pour échapper aux chiens écrasés et aux radios-trottoirs, mais surtout pour contredire l’ambitieux rédacteur en chef qui le téléguide depuis la capitale, Einar enquête sur cette microsociété gangrenée par la corruption, le drogue, et la “politique des cousins”. Il étudie le théâtre classique et découvre un présent inquiétant peuplé lui aussi, si on y regarde bien, de sorcières.
Un roman noir plein d’humour, de vivacité et de suspense.

Pas une histoire extraordinaire – le monde de la drogue, etc. – mais une ambiance et des personnages intéressants et attachants. Un “détective-journaliste” un peu loufoque, qui vit avec une perruche, un ancien rédacteur en chef placardés, une photographe stagiaire amoureuse, et “au milieu de nulle part ” qu’on sent désertique, sombre et très froid. On ajoute un zeste de suspense, et on a une bonne lecture. Pas de quoi mériter quatre étoiles quand même.

Emprunté à la BDP de l’Hérault

Les Belles Âmes, de Lydie Salvayre ***

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Il s’agit de belles âmes. En visite chez les pauvres. Cela se fait.
La visite est organisée par Real Voyages qui prône un tourisme un peu particulier puisqu’il consiste à faire découvrir l’envers des grandes villes et leur désolation.
Projet admirable – nous vous demandons d’applaudir – qui va être sérieusement mis à mal.
Car dans le bus qui conduit ces très charitables personnes à travers six pays d’Europe, il y a Jason, le trouble fête, que les pleurnicheries de ses voisins et leurs hoquets indignés exaspèrent.
Et il y a Olympe. Olympe qui se tait. Olympe qui se tait parce qu’elle n’a pas les mots qu’il faut, ni les façons, mais dont le rire s’entend de l’autre côté de la mer.

Il y avait deux livres de Lydie Salvaire disponibles à la médiathèque de Saussines. Je ne les ai pas lu dans le bon ordre. J’aurais du commencer par regarder les dates de parution. Celui-ci est antérieur au Passage à l’ennemie, sujet de mon dernier article. Il est aussi moins bon. Un peu comme un premier essai de quelque chose qui va suivre et sera d’un meilleur cru. On est toujours dans “la zone”, chez les marginaux de la société. L’histoire est encore étonnante, mais le style est plus classique. En le lisant, je me disais: si Lydie Salvayre était peintre, elle tagguerait les murs de ces cités décors de ses livres. Mais ce tag-ci, comme le livre, serait un peu moins bon que le suivant… Bon, au final, j’ai quand même pris du plaisir à cette lecture, et je vais attendre de trouver le livre goncourtisé !

Emprunté à la médiathèque de Saussines

Passage à l’ennemie, de Lydie Salvayre ****

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La curiosité est un très beau défaut. N’ayant jamais rien lu de la dame goncourtisée cette année, je me suis précipité sur internet pour savoir ce que le réseau des médiathèques de ma communauté de communes avait à m’offrir. Bien sûr, le roman goncourtisé, déjà acheté par la médiathèque de Lunel, était inaccessible (le moteur de recherche me renvoyait un message du style “revenez en 2022”), mais – ô surprise – je découvrais que ma médiathèque préférée (celle de Saussines, vous aviez deviné, astucieux comme vous êtes) comptait deux livres de la dite dame sur ses rayons. J’ai choisi “Passage à l’ennemie”, intrigué par la quatrième de couv, pour une fois, à l’évidence, largement inspirée sinon écrite par l’auteur elle-même:

L’inspecteur Arjona, chargé par les Renseignements généraux d’infiltrer un groupe de délinquants, s’oblige à rédiger des rapports secrets à l’adresse de son ministre de tutelle. Mais deux éléments inopportuns perturbent la rédaction de ses écrits: l’abus de haschich auquel le contraignent ses mauvaises fréquentations, et la présence bouleversante, dans le groupe observé, d’une jeune personne prénommée Dulcinée.
Et l’on va voir, insidieusement, le ton implacable et martial des premiers rapports s’adoucir, vaciller, s’amiévrir et se désordonner, jusqu’à complètement se retourner. Et notre inflexible agent des RG, être gagné, insidieusement, à la cause délinquante, et plus encore à la cause amoureuse.
Cette ironique métamorphose donne à Lydie Salvayre l’occasion de fustiger avec une allègre férocité les tenants d’un Ordre renforcé contre ceux-là qui, petitement, le menacent. C’est l’occasion aussi pour elle d’écrire, car elle a un coeur, une histoire d’amour silencieuse et nocturne.

Un régal ! L’humour de la dame traduit dans des rapports en langage “soutenu” est un vrai plaisir. Echantillon (une fois n’est pas coutume):

Le soussigné, soucieux du mécontentement de ses supérieurs à son endroit, pense s’être exprimé avec une impardonnable maladresse dans ses précédents rapports et s’en excuse profondément.
Il assure sa hiérarchie que cette maladresse, fruit d’un désordre nycthéméral aggravé d’une intoxication stupéfiante, ne se renouvellera plus dans l’avenir.
Dans l’impérieuse nécessité où il se trouve de fumer du haschich afghan (nécessité sur laquelle il s’est maintes fois expliqué), il s’engage à limiter drastiquement à quatre le nombre de joints quotidiens. Une broutille.
Présentement, le soussigné s’empresse de communiquer à sa hiérarchie qu’un échauffement des esprits s’est manifesté dans la soirée du 4 mai et que deux fourgons de police qui traversaient la cité ont été attaqués à coups de canettes de bière 5Que ces canettes aient été lancées depuis la fenêtre de sa chambre, devenue l’organe centrifuge de toutes les attaques par projections, n’est que l’aboutissement logique d’une endosmose réussie au-delà de toutes ses espérances).
Le soussigné reste d’une vigilance d’aigle devant ces manifestations qui pourraient, pour peu qu’on les y incitât, dégénérer en échauffourées, et s’engage à alerter immédiatement sa hiérarchie si les circonstances venaient à l’exiger.
Avec ses respectueux hommages.
A.A.

Bref, et en résumé: une lecture hygiénique.

Emprunté à la médiathèque de Saussines

 

Mille femmes blanches, de Jim Fergus ****

millefemmesblanches Le point de départ du roman est une visite de Little Wolf, chef cheyenne, à Washington DC en septembre 1874, au cours de laquelle il demande au président Ulysses S. Grant mille femmes blanches en échange de mille chevaux pour permettre la survie de la tribu et surtout permettre une intégration des descendants dans la civilisation blanche. En réalité, si Little Wolf est effectivement venu à Washington en 1873 (et non 1874), la teneur de ses propos est restée inconnue.

Dans le roman la population s’offusque, mais en coulisse, cette idée fait écho et une centaine de femmes (dans leur majorité des femmes emprisonnées ou internées en asiles psychiatriques — en échange de leur liberté — ainsi que quelques femmes très endettées ou sans famille) se portent volontaires dans un programme secret appelé FBI (Femmes Blanches pour les Indiens) pour vivre pendant deux ans au milieu des « sauvages ».
Le livre est présenté sous forme des carnets intimes d’une de ces femmes, May Dodd, retrouvés dans les archives cheyennes par J. Will Dodd, un des descendants de celle-ci. Le livre dénonce la politique du gouvernement d’alors vis-à-vis de ceux qu’il considérait comme des « sauvages ». Par le biais du journal de May Dodd, il présente d’un point de vue féminin le peuple indien, et leur grande naïveté qui les a perdus.

Le livre (publié en 1997), nous dit-on, a eu un plus grand succès en France qu’aux Etats-Unis. A peine surprenant quand on sait combien l’Amérique a encore du mal à sortir de son passé esclavagiste, et à reconnaitre les abus commis contre toutes ses minorités, au nom de Dieu (sans rire) ! C’est un roman très critique de ces pages de l’histoire américaine, à peine un roman historique, mais l’auteur sait nous faire pénétrer dans la vie quotidienne des “sauvages” avec les yeux d’une femme blanche qui a fuit l’internement psychiatrique imposé par sa famille pour avoir vécu un amour hors mariage. Elle découvre, entre autres choses, que ces peuples vivaient en parfait équilibre avec la nature jusqu’à ce que les colons blancs détruisent leur “écosystème” en tuant leurs bisons, envahissant leurs terres ancestrales au nom du plus fort, et en important alcool et maladies. Les derniers survivants finiront dans des réserves où on les forcera à passer d’une vie de chasseurs nomades à une vie d’agriculteurs sédentaires pour laquelle ils n’ont aucune aptitude. C’est bien écrit. Le style – le journal d’un témoin – est agréable. Une très bonne lecture.

Emprunté à la médiathèque du Pays de Lunel

La délicatesse, de David Foenkinos ****

la délicatesse

« François pensa : si elle commande un déca, je me lève et je m’en vais. C’est la boisson la moins conviviale qui soit. Un thé, ce n’est guère mieux. On sent qu’on va passer des dimanches après-midi à regarder la télévision. Ou pire : chez les beaux-parents. Finalement, il se dit qu’un jus ça serait bien. Oui, un jus, c’est sympathique. C’est convivial et pas trop agressif. On sent la fille douce et équilibrée. Mais quel jus ? Mieux vaut esquiver les grands classiques : évitons la pomme ou l’orange, trop vu. Il faut être un tout petit peu original, sans être toutefois excentrique. La papaye ou la goyave, ça fait peur. Le jus d’abricot, ça serait parfait. Si elle choisit ça, je l’épouse… – Je vais prendre un jus… Un jus d’abricot, je crois, répondit Nathalie. Il la regarda comme si elle était une effraction de la réalité. » La délicatesse a obtenu dix prix littéraires et a été traduit dans plus de quinze langues.

Encore une (toute) petite histoire d’amour – banale diront les grincheux – pas de quoi en faire un film (dommage pour Audrey Tautou) – superbement bien écrite. 200 pages qui se lisent donc très vite. J’oublierai sans doute très vite aussi les personnages, mais l’écriture de Foenkinos… si elle ne lui a pas valu le Goncourt ce midi, encourage surement à lire d’autres de ses romans, dont Charlotte, le prix Renaulot (de consolation).

Emprunté à la médiathèque du Pays de Lunel