Immortelle randonnée, de Jean-Christophe Rufin *

Rufin

 

Une œuvre d’art ne sert à rien. C’est un plaisir.

À mon retour de Compostelle, une amie m’a prêté le livre de Jean-Christophe Rufin. Arrivé à la moitié de ma lecture (et je n’irai pas plus loin), je m’interroge. À quoi sert ce livre ? Ce n’est pas un roman, ni une belle histoire, ni un essai sur un beau sujet. Ni un plaisir. C’est un récit de voyage. Raté.  Ou écrit pour lui-même, et l’éditeur s’est emmêlé les pinceaux et l’a publié tout de même parce que le nom de Rufin sur la couverture, vous comprenez, cela rapporte. Ce en quoi il ne s’est pas trompé parce que la multitude s’est jetée, à l’époque (2013), sur « le dernier Rufin », et inconditionnelle admiratrice, l’a inondé d’appréciations 5* comme si le bébé avait le quart de la moitié du niveau des romans du même auteur publiés jusqu’ici.

Qu’est-ce qu’un récit de voyage ? Aux siècles passés, c’était l’opportunité, pour tous ceux – la très grande majorité – qui n’avaient pas les moyens de sortir de leur trou, d’accéder à peu d’exotisme, de culture étrangère, de diversité, de rêve surtout. Le Chemin de Compostelle, c’est maintenant 300.000 marcheurs chaque année. Les guides pullulent, sur papier ou sur internet. De même que les récits de voyage, pour peu qu’on cherche un peu. Le récit de Rufin n’apporte aucune information nouvelle ni aucune information utile. Il n’a pas la prétention d’être un guide, heureusement. Mais il n’est pas non plus une belle peinture, comme un encouragement à se lancer dans l’aventure (ce que je souhaiterais à tout le monde de connaître) : il a mal aux pieds, il dort et mange n’importe où et avec le moins possible de contacts avec les autres, le spectacle des villes et de leurs misérables et interminables banlieues l’emmerde, la nature de la côte est défigurée par le béton, et en plus il pleut. Il avoue sa plus totale absence de préparation et ensuite donne des leçons sur ce que doit être « le vrai pèlerin », critiquant tous ceux qui ne font pas le Chemin comme lui… alors que comme l’indique très bien son titre, il « randonne » mais ne fait pas un pèlerinage, étant bien trop peu catholique pour ça. Oui le livre est bien écrit, parce que Rufin écrit bien. C’est donc très facile à lire. Et puis quoi ? Qu’est-ce qu’il y a dans ce « grand récit de voyage littéraire » pour justifier ne seraient-ce que 2* ? Rien.

Chemin de Compostelle, images de Santiago

Je ne peux m’empêcher de sourire, aujourd’hui, en regardant les visages de ceux qui arrivent, enfin, sur la place de la cathédrale. C’est un moment de bonheur, d’accomplissement, quel que soit le chemin qu’on a fait. La matinée a laissé filtrer un peu de ciel bleu, avant le retour de la pluie. Et j’en ai profité pour me promener, sans me presser…

La photo avec ces deux bornes au milieu du passage… c’est un clin d’oeil familial: il y a un peu plus de 50 ans, nous sommes venus avec mes parents rendre visite à ma soeur aînée, qui vivait ici, à Santiago, avec son mari et leur fille Paula. Ces bornes n’existaient pas encore. Aujourd’hui, on est obligé de passer par la droite. Mon papa est allé tout droit, et la 404 a descendu l’escalier qui amène les pèlerins sur la place de la cathédrale. Il avait connu un certain succès à l’époque, même si les pèlerins étaient plutôt rares.

Chemin de Compostelle, étape n°30

L’instinct grégaire chez le pèlerin se traduit par un empilement dans les bars, restaurants et auberges qui sont sur le chemin, et une relative tranquillité dans ceux qui s’en éloignent, ne serait-ce que d’une centaine de mètres. Trois heures après mon arrivée à la pension O Meson de Brea, à 100m du chemin de Compostelle, un deuxième pèlerin vient de s’y installer… mais je ne crois pas que ce sera la foule ce soir au diner. Et on est pourtant pile poil à 25 km de Santiago ! Dernière étape demain ! Mais que vais-je faire après ?

On n’en est pas là. Serez-vous surpris si je vous dit qu’on a eu de la pluie ce matin? Non, la surprise, c’est qu’elle s’est arrêtée vers 9h ½ et que j’ai pu retirer ma cape de pluie lors de ma pause tortilla. À la pause petit déjeuner, deux heures plus tôt, c’était encore assez tranquille sur le chemin, ce qui m’a permis d’interroger le patron du bar sur ces fameux greniers à maïs qui me plaisent tant que vous en aurez encore quelques uns dans les photos du jours. D’abord, ce sont des horreos, c’est comme ça qu’ils s’appellent par ici. Ensuite, dans leur grande majorité, ils ne servent plus mais sont (souvent) bien conservés comme “petit patrimoine local” (c’est l’appellation utilisée chez nous pour nos capitelles, par exemple). Et quand ils servent, le patron du bar m’assure que c’est sans charançon dans les grains ni problème d’humidité… les gallegos, ils sont connus pour raconter des bêtises, non?

La rencontre du jour? Pas des japonaises, ni des allemandes, encore moins des françaises ou des anglaises. Non, des espagnoles. À quatre pattes. Non, ce n’est pas une façon de faire le chemin de Compostelle. Je dis des espagnoles à quatre pattes parce qu’il s’agit de vaches. En face de moi, prenant tout le chemin. Elles m’ont vu, se sont arrêtées. Je les ai vues, je me suis arrêté aussi. Comme je n’ai pas lu dans leurs yeux qu’elles étaient pressées de décider de quoi que ce soit, j’ai pris les choses en main et me suis délicatement avancé en restant bien sur le côté à droite. La vache qui était là à reculé, les autres, voyant un espace s’ouvrir devant elles, ont avancé. Et tout le troupeau à suivi. Quand je vous disait que le chemin de Compostelle, c’est aussi ça… les rencontres…

Chemin de Compostelle, étape n°29

26,2 km, entre Ventas de Naron et Melide. Ça commence dans les nuages, 100% d’humidité mais pas vraiment de la pluie. De 6h30 à 8h je suis seul sur mon chemin. Et puis tout change, la foule et les trombes d’eau me tombent dessus. La foule, c’est l’autoroute, chez nous, un premier août. Et il faut faire attention en doublant, parce que la foule avance lentement, et surtout parce que la foule a sorti les parapluies et se soucie peu des véhicules, je veux dire des pèlerins, qui arrivent derrière eux et souhaitent passer. Et il pleut tellement que le chemin se transforme en rivière. Il faut zigzaguer entre les zones à cailloux, les zones de gadoue ou la rivière. Le chariot suit, vaillamment. Les chaussures, les chaussettes sont trempées, et j’ai les pieds un peu gelés. Pas trop de photos, aujourd’hui encore, mon smartphone ne sachant pas nager. Au moment d’arriver à Melide, c’est vraiment la foule. Je suis bien content d’avoir réservé depuis février. Mon hôtel est dans une petite rue, à l’écart du centre et du bruit. Et j’ai un peu besoin de dormir en ce moment: ce matin, c’est l’alarme de mon téléphone qui m’a réveillé… après 9 heures de sommeil !

D’après la dernière borne, il ne reste plus que 52 km jusqu’à St Jacques !

Chemin de Compostelle, étape n°28

D’un hameau à quatre ou cinq maisons à un hameau à deux ou trois maisons, dont une où j’ai ma chambre mais pas internet. De Rente à Ventas de Naron. 30 kilomètres, une dernière fois. Et le passage à la borne des 100 km. Hier soir – nous étions finalement six à passer la nuit dans la maison neuve – l’irlandaise du groupe avait annoncé qu’à partir du km 100 ce serait la foule, l’autoroute, le tourisme de masse du chemin de Compostelle, les fashion victims de la promenade du dimanche habillés comme on va à la messe, bref l’horreur. À la borne Compostelle à 100 km je n’ai donc pas été surpris de trouver un « autobus » de japonaises, en train de se prendre en photo, l’une après l’autre, à côté de la fameuse borne et m’offrant aussitôt arrivé à l’endroit d’en faire autant pour moi. Et ensuite… plus personne, ou presque. En tous cas pas plus que d’habitude, si ce n’est au bistrot à midi tout simplement parce que de bistrot, avant, il n’y en avait pas, et après… j’étais arrivé à destination. Ce sera peut-être pire demain, puisque je vais faire escale dans une petite ville, plus un trou à vaches. A propos de vaches, d’ailleurs, j’ai eu une matinée parfumée, les hameaux traversés (sans noms affichés) étant nombreux et identiques quant à l’activité dominante. Et j’ai quelquefois dû slalomer entre les bouses de vaches, très liquides, ce qui m’interpelle sur l’alimentation de ces gros ruminants.

A part ça j’ai traversé un moment extraordinaire, après le passage aux abords de la petite ville de Portomarin (lac de barrage, voir photo). Les bornes du chemin, que je regarde attentivement depuis que je suis en Galice puisqu’elles indiquent le kilométrage restant à faire, sont tout à coup devenues muettes, indiquant C/alternativo (chemin annexe) au lieu du kilométrage. Inquiétude. Je n’avais pas vu dans mes guides qu’il y avait deux options sur ce trajet. Suis-je sur la bonne route? J’interroge un habitant qui me rassure : « Gonzar » c’est bien par là.  Et puis plus rien, ou plutôt toujours ces bornes indiquant C/alternativo. Et ça monte dur. Et ça monte encore. Tout à coup je me retrouve le long de « la route de Compostelle », la LE-633, et les bornes se mettent à me redonner l’heure, euh je veux dire le kilométrage, mais on ne passe dans aucun village. J’ai des noms sur ma carte. Je ne vois rien sur le chemin. Sur les bornes le kilométrage pour Compostelle diminue bien. C’est la seule chose vraiment rassurante. Je me rapproche de ma destination, estimée à 79 km de St Jacques. Mais toujours aucun village. Je repense à ce vieux film en noir et blanc dans un avion qui n’atterrit jamais, toujours dans les nuages. Ou j’imagine que j’arrive dans un village dont le nom n’est pas sur ma carte et je dois appeler un taxi pour me remettre sur la bonne route, très loin de là. Et puis arrivent trois maisons et un bar, bourré à craquer, avec « bar de Gonzar » écrit sur le mur. Ah, ça y est, j’ai atterrit, Gonzar c’est bien sur ma carte, à environ 5 km de mon point d’étape. Tout d’un coup je respire mieux. Et je m’assoies pour déjeuner, trois-quart d’une trop grande pizza « barbacoa » (rien à voir avec la barbacoa mexicaine, ici ça veut dire sauce BBQ) et « una caña », traduisez une bière de taille moyenne, entre cañita (25cl) et cañon (50cl), quoi. Et Ventas de Naron, où il pleut encore, comme pendant presque toute la matinée…

Chemin de Compostelle, étape n°27

Vers la fin du parcours, j’ai préféré découper les étapes en longueurs raisonnables plutôt que de m’arrêter “où il faut”. Et donc aujourd’hui, l’étape commencée à Triacastela s’achève à Rente. Rente: 18 habitants en comptant le berger allemand de la maison neuve où je loge. “La casa nova de Rente” est en fait une maison de plus de 300 ans. Les murs, y compris entre les pièces intérieures, font un mètre, voire 1m20 d’épaisseur. La wifi, pour la capter… il faut rester tout près ! C’est l’ancienne habitation d’un ensemble de bâtiments de ferme, qui comprend un très beau séchoir à maïs (photo). Pas de bar ou de restaurant dans le village. La maman de la maison ne cuisine que pour sa famille et les trois ou quatre hôtes du jour. Parmi ceux-ci, une anglophone entre-aperçue à mon arrivée, qui a eu le temps de m’expliquer que c’est la deuxième fois qu’elle vient ici, et qu’elle a découpé son parcours exprès pour ça. Je comprends. C’est l’hébergement le plus extraordinaire que j’ai expérimenté depuis le départ.

On a eu de la pluie ce matin, et puis du soleil, des cailloux, des côtes et des descentes, de la gadoue et même une rivière à traverser. Cette Galice me fait penser au Pays Basque. Ça monte et ça descend tout le temps, c’est vert parce qu’il y pleut souvent, et les gens parlent bizarre. Mais c’est beau. Très beau.

 

Chemin de Compostelle, étape n°26

La surprise du matin: il fait beau. Quoi que… à y regarder de plus près, on s’aperçoit vite qu’il fait beau au point de départ, mais que les nuages sont en-dessous ! Encore une journée avec beaucoup de goudron, même si moins que la veille, parce qu’il y a des zones de forte pente que je préfère éviter avec le chariot. C’est en pierres, mouillées, entre zones de gadoue… bref, je me fait encore quelques petites prolongations à la descente: un morceau de 7 km notamment sur la route, entre O Biduedo (écrit localement Viduedo) et Fillobal (localement O Filloval), au lieu de 2,9 par le chemin. On est entré en Galice hier, juste avant d’arriver à O Cebreiro. Et la langue change quelque peu. J’aurais une conversation un peu compliquée avec le patron du bar où je prends le petit déjeuner, qui se termine par une interrogation de deux autres pèlerins à la sortie: “vous parlez portugais?” De mon guide: le galicien est une langue très douce et mélodieuse qui ressemble beaucoup au portugais qui en découle par ailleurs.

Plus loin je croise un couple de français, arrêtés à l’entrée d’un village. Ils attendent visiblement un bus qui ne vient pas. Ils m’expliquent qu’ils n’en peuvent plus, que la montée d’hier par le chemin avec leur chariot (à petites roues) les a tués, et qu’ils abandonnent, cherchant maintenant à rallier Lugo. Je comprends qu’ils ne parlent ni un mot d’anglais ni un mot d’espagnol… et que donc personne ne leur a expliqué qu’il fallait passer par la route. Alors que je prends un café au bistrot d’à côté, la serveuse s’écrie “m… j’ai oublié de leur dire que c’est samedi aujourd’hui, le bus ne passe pas. Il faut qu’ils appellent un taxi.”

Sur les portions de goudron du jour, je serai dépassé par plusieurs taxis. Ils ne sont pas les seuls, ces deux français, pour qui le chemin s’arrête prématurément. Chauffeur de taxi… un autre métier qui a l’air de marcher assez bien, le long du chemin.